Quai de gare.

Cette fille c’est mon still lovin’ you. Mon premier amour, j’ai au moins seize ans, nous sommes en 1983. Une année exceptionnelle pour les vins de Bordeaux. Très bonne pour ceux de Bourgogne et de Champagne. Ghandi triomphe aux Oscars et Yannick Noah remporte Rolland Garros sous les yeux humides de son père. Coluche traine du coté de Pantin. Tonton vers l’Elysée.

Une chose est sûre, ce n’est pas l’assurance en moi qui m’étouffe. Je me trouve moche, chétif. Le monde qui m’entoure me semble cruel. Klaus Barbie est arrêté en Bolivie, Hergé casse sa pipe et le Franc dévalue. Le gouvernement annonce un plan de rigueur pour lutter contre la dégradation de la conjoncture économique. Rigueur, qui, ça va de soi, ne concernera que les foyers modestes. Manque de pot, ma famille en fait parti. Pas de chance.

Elle s’appelle Virginie. On s’aime. Je suis sur ce quai de gare, comme tous les jours, à la même heure depuis des mois. Le kéffier bien noué sous le perfecto. Je caille. A Vostoc, on enregistre la température la plus basse jamais relevée avec 89,2°C en dessous de zéro. En France, l’hiver est rude, les corbeaux volent bas. En moi, il fait doux. La mécanique du cœur me réchauffe.

Des chasseurs soviétiques abattent un Boeing 747 des lignes sud-coréennes, le Jedi fait son retour aux Etats-Unis et
la France est en guerre à Beyrouth. J’attends ce train, elle en descendra et me sourira. Comme tous les jours. Elle me rend beau. Eye’s of the tiger passe à la radio. Elle m’offre le meilleur remède dans ce monde déjà malade : L’insouciance. Le Nigéria expulse un million d’immigrés. Le train est en retard.

Mille neuf cent quatre vingt trois, Amy Winehouse voyait le jour, j’étais déjà musicien. Franck Ribery poussait son premier cri et je n’avais d’yeux que pour Rocheteau. La station pirate anglophone radio caroline reprend ses émissions au beau milieu de la mer du nord, je prête ma voix au sein d’une des premières radio libres associatives. Mon vieil ami, récent quadra, est déjà à mes cotés. Le train du désir est vraiment en retard, je me dis qu’on devrait inventer des téléphones sans fils. On pourrait ainsi les avoir toujours sur soi, pour se rassurer en cas d’empêchement.

Le chanteur Christophe nous explique qu’il a un succès fou avec les filles, ironie du sort. Les vinyles ont pris un coup de vieux, le Compact disc fait son apparition. Je n’ai, bien sûr, pas les moyens de m’offrir cette merveille de la technologie. Le diamant de ma platine disque s’usera sur des albums sorties en masse cette année la. U2 nous souhaite un bon New years Day, Ozzy osbourne aboie à la lune, Motley Crue flirt avec le diable et Def Leppard joue les pyromanes. Le haut parleur de la gare annonce une demie heure de retard. The final countdown.

Je déteste cracher, et j’abhorre encore plus en être témoin. Pourtant je le fais, à tort, sur l’album Thriller de Michael Jackson. J’écoute en cachette Maniac de michael Sambello. Je suis un hard rocker, y’a des règles. Indochine me casse déjà les oreilles. Trust et Bernie chantent leur Idéal. Axel Bauer passe trente cinq jours sans voir la terre. Pull rayé, mal rasé, j’attends ce train d’enfer. Comment sera t-elle habillée, elle est si belle. On est si jeune. Sweet dreams en rythme.

Scarface m’a bouleversé, les Monthy Python m’ont appris le sens de la vie et Louis de Funes vient de mourir. Si cette maudite correspondance n’arrive pas dans la demi heure, je risque d’y passer aussi. Congelé dans mon Schott. Ah si j’avais été New wave, comme elle, j’aurais pû porter de longs manteaux noirs, bien chauds, au lieu de ce satané cuir glacé. J’espère que j’aurais plus chaud dans cette salle de concert récemment construite et qui porte le nom étrange de Zénith. Iron Maiden s’y produit, je suis fan. Un jour, moi aussi je jouerais au Zénith de Paris. Juré, craché… Mission réussie.

Cette station ressemble à un énorme congélateur, les moustaches des hommes se transforment en glaçon. Moi, je n’ai qu’un léger duvet qui me donne un air bête. Mes mains sont bleues, comme la couleur de ses yeux. Les miens pleurent, de froid. Pourquoi je fredonne le générique de Fraggle rock. Je n’aurais jamais dû instaurer ce rite stupide qui consiste à venir la chercher tous les soirs pour son retour du lycée. Mais l’amour a un prix et je le paie cash. Le bronchite express de 18h42 est annoncée en gare.

La mine renfrognée, les usagers descendent des wagons, une épaisse fumée blanche sortant de leurs bouches. J’ai l’impression qu’ils bloquent tous sur moi. J’ai l’air d’un clochard. Le train repart, je suis seul. Nous sommes Mercredi, la belle Virginie n’a jamais cours, le mercredi. Depuis ce jour, j’aurais toujours un train de retard sur les femmes de ma vie. A la radio, on annonce la découverte d’un nouveau virus de l’immunodéficience humaine, je hausse les épaules, y’a des choses bien plus graves dans la vie d’un adolescent.

 

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8 commentaires

  1. zaza dit :

    salut mr pilou
    sympa cette nouvelle présentation.. je passais faire un petit coucou et un gros bizoo à Pilou..
    j’aime bien ce texte ;)
    @ bientot

    zazement passée à l’occaz
    :)

    Nous sommes parfaitement synchronisés, je viens de laisser un post chez toi, nettement moins sérieux ;-p

  2. Fanny dit :

    En l’an dix neuf cent quatre vingt trois naissait la belle blonde que je suis devenue ;-)
    Bizou


    Bien au chaud dans ton couffin !!

  3. Et mais l’hiver 1983 j’avais pas loin de…. six mois…. Je devais surement etre entre deux couverture vers 18h42 quand tu étais sur ce quai de gare ou peut etre en train de biberonner LOL (A cet âge les bébés ça mange et ça dort encore pas mal). Je suis super heureuse en lisant ton texte parce que je viens d’apprendre plein de choses que je ne savais pas sur mon année de naissance et bon je sais pas si je suis vraiment née au bon moment ou à la bonne époque mais ce que je sais c’est que 1983 n’a pas été un bon crû uniquement pour le vin …


    tout est une histoire de décantation. Il faut que le Bordeaux s’aère un bon moment afin qu’il retrouve tout son arôme. Ensuite seulement, il est bon à déguster. Sans oublier la part des anges.

  4. chris spé dit :

    super tranche de vie… me v’là un brin nostalgique du coup… amitiés… chris.


    Je me doutais que ça te parlerais ;-)

  5. art.souille dit :

    ou poto!!! ca tue! j adore!
    bon, je suis imbibe de liquides et en 83, j avais six ans, mais laisse moi te dire que c est beau!
    sincèrement
    artsouille

    yep ;-)

  6. tinogre dit :

    83, j’avais 13ans, je ne savais pas que dans 3 ans mon grand pere allait mourrir, que John un second père pour moi allait le suivre, que d’un coup j’allais grandir en connaissant de tres pres la mort.
    C deux personnes si importantes pour moi, allaient gacher dans un sens ma vie, une regression une injustice, comme on dit se sont toujours les meilleurs qui s’en vont en premier. c’est des années plus tard que je découvre malgré tout, leurs implications dans ma vie actuelle.
    83 une année simple, sans doute de bonheur, mais qui me fait penser à 86 une année de malheur … pour moi… si je m’en souviens bien c aussi la chute du mur de Berlin et je sais que pour John cela representait beaucoup, et qu’au moins pour une partie du monde c’etait l’euphorie.
    Thriller …


    Mais qu’est ce que t’attend pour ouvrir un blog toi. Remarque t’as pas trop le temps ..

  7. fantômette dit :

    salut mr pilou !
    83 ou pas je m’en fous , je ne m’en rappelle plus . Je sais que j’étais plus vieille que toi :lol:
    je suis dans le paté aujourd’hui vendredi euh… 24 octobre 2008.
    Hier j’ai été au théatre …

    Bon je passais te faire un tit clin d’oeil et te dire bonjour ( je lirai plusss tard )
    bizzzzzzzzzzzz disait la mouche tse-tse
    cathy

    T’étais sur les planches ? Ou tu es allé voir une pièce ? biz.

  8. fantômette dit :

    bonjour Pilou

    j »étais sur les planches évidemment… he he…
    Rapide bonjour
    bises
    cathy

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