Hector Morin.

_ “A quoi pensez vous ?” La voix nasillarde de madame Sevran, ma secrétaire, cette vieille fille dont l’âge paraissait figé dans le temps m’avait surpris. Elle dut s’en apercevoir et ajouta subitement : “Désolé de vous déranger, professeur Morin, mais l’heure tourne et nous devons être à l’aéroport avant dix heures.” Elle n’avait pas tort, l’avion pour Turin décollait à onze heure quinze et nous ne pouvions nous permettre d’être en retard. Elle n’avait jamais tort, madame Sevran – étrange femme – je ne connaissais pratiquement rien de sa vie, de son passé. Elle était à mon service depuis Mille neuf cent quatre-vingt six et je ne connaissais rien d’elle… A part une histoire d’une nuit, que nous avions eue sous l’effet de l’alcool au début de notre collaboration et qui nous avait brouillés durant une année complète. Elle était restée fidèle tout au long de ma carrière de chirurgien et cette après-midi d’automne, elle serait de nouveau présente à mes côtés, pour ma dernière opération … ma dernière greffe.

Mon confrère Italien, Luigi Mascarpone, m’avait lui aussi tiré de mes songes ce matin : “Pronto Morrinne, nous avons un donneur, un jeune homme accidenté de la route, tou doit vénirrr dé souite.” En temps ordinaire, j’aurais hurlé de joie et Luigi aurait, comme à son habitude, émis ce petit son – proche d’une pie qui jacasse – qui constituait son rire. Il faut dire que ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt douze n’était jamais le premier couché lors de nos conférences de cardiologie, aux quatre coins du monde son rire volatile résonnait encore. Mais cette fois-ci, je restais muet et me contentais d’un : “ok Luigi, j’arrive par le premier vol.” Il ne parut pas étonné de cette glaciale réponse et, avec tact, avait raccroché rapidement le combiné. Cet homme était la caractéristique même de l’homme parfait, un zeste de Mastroianni, un soupçon de Benigni et tout le soleil de l’Italie rayonnait dans ses yeux. Il avait compris.

_ “Votre passeport, Monsieur Morin, s’il vous plaît.” Allons bon, je sursaute pour la troisième fois de la journée, je dois réagir. Une lourde opération m’attend. Dix à douze heure de bloc, si tout ce passe bien, ne sont pas une mince affaire. Nous n’avons le droit à aucune erreur, le moindre écart de concentration peut coûter la vie de la personne ayant mis la sienne entre nos mains. Ces errements me font peur, à quelques heures de l’intervention, je n’ai jamais été coutumier de cela. Même le majestueux magazine Time en avait fait ses gros titres en couverture voilà de ça … euh … trente cinq ans déjà. Voilà ce qui me perturbait. Demain, à la même heure, je ne serais plus le professeur Morin, célèbre chirurgien respecté dans le monde entier, mais Monsieur Morin, soixante deux ans, retraité… Divorcé et veuf.

   – Divorcé de Madame Angèle Morin, née Castier. Fille d’un couple d’épiciers du nord de la France, qui avait pu charmer mon jeune coeur d’étudiant en médecine. Me chantant de douces chansons qu’elle écrivait elle même, à l’aide d’une guitare. Elle en fit son métier d’ailleurs, créatrice de mélodies colorées pour chanteurs transparents. Nous vécûmes dans l’opulence et l’insouciance une dizaine d’année puis un artiste, moins transparent que les autres, lui parut subitement plus coloré que moi. Ses notes pastel ne m’étant plus destinées, je ne pouvais lutter et passai le relais – à la manière d’un athlète – rapidement.

   – Veuf de Madame Cécile Morin, née Lacoste. Fille d’une riche famille de marchands, qui lui avaient légué la totalité de leur fortune ainsi qu’un esprit cupide à faire pâlir les traders de Wall Street. Ce qui me valut, le jour où celle-ci confondît les vitesses de son véhicule, plongeant dans la corniche surplombant Monaco, de résider dans ce magnifique hôtel particulier du boulevard Haussmann. Elle, qui idolâtrait la famille princière, a finalement suivi le même chemin que sa princesse bien-aimée. Je ne la regrette pas, je ne l’avais jamais aimée et elle le savait. Notre mariage avait été arrangé, elle voulait se détacher de sa pesante emprise familiale et je n’étais pas indifférent à sa fortune. Elle me permit de me hisser plus rapidement parmi les plus illustres notables de Paris. Pourquoi faire au final…

_ “Professeur Morin, attachez votre ceinture s’il vous plaît.” Mais qu’est ce qui m’arrive ? Le clic de ma ceinture me fait sursauter et j’aperçois Madame Sevran tout sourire, s’assurant par de brusques tensions que cette maudite ceinture fut bien attachée. “Vous devriez vous reposer un peu professeur, vous avez l’air fatigué” , me dit-elle de sa voix rassurante. Fatigué !! C’était exactement l’état dans lequel je me situais mais n’arrivais pas à m’y voir. Oui, Solange, vous avez raison, je suis fatigué. Las de cette vie solitaire, demain je commence le court chemin qui me mènera au trépas et je suis seul. Sans avenir à partager avec, pour seuls compagnons, mes souvenirs qui s’effaceront au gré de l’offense du temps. Je ne connais pas ce chemin qui me mène au tunnel, et il me fait peur. Pourquoi vivre encore puisque ma seule raison de vivre fut mon travail et que demain – il divorce – lui aussi.

_ “Hector, réveillez vous, nous sommes arrivés.”  A ces mots, je fût pris d’une grande frayeur apaisée de la satisfaction que ces mots ne furent pas prononcés à Madame Sevran, mais bel et bien le fruit d’un rêve. J’aurais éprouvé beaucoup de gêne à me montrer faible devant cette femme à la pudeur exemplaire. Le taxi qui nous mène à l’hôpital est escorté par les carabiniers, le brouillard est épais et on peine a entrevoir les berges du Pô. C’est l’automne jusqu’au bout de mon être, que c’est triste Turin quand on est sans amour. Je ne vais pas pratiquer cette greffe, je ne m’en sens plus capable. Ma tête heurte la vitre à chaque nid de poule, mes yeux se brouillent, mes paupières sont lourdes, je m’endors.

_ “Hector, écoute attentivement ce que je vais te dire. Je suis revenue travailler avec toi l’année qui a suivi notre escapade, pour être auprès de toi. Je ne pouvais t’offrir autre chose que mon dévouement, aveuglé que tu étais par les strass et les paillettes de l’existence. Mais, aujourd’hui, est venue pour moi l’occasion de t’offrir le plus beau cadeau que tu aies jamais reçu, la plus belle preuve de mon amour : une nouvelle raison de vivre. Seulement voilà, tu devras la mériter. Lors de mon année d’exil loin de toi, j’ai mis au monde un enfant, un garçon issu de nos ébats d’une nuit. Il est né, voilà maintenant vingt-et-un ans. Malheureusement – et la situation pourrait être cocasse si elle n’était pas si grave – il naquît avec une malformation cardiaque grave, nécessitant une transplantation urgente. C’est ton fils que Luigi prépare actuellement en salle d’opération, il est au courant de tout, depuis toujours. Nous attendions ce moment avec hâte. Tu as la possibilité de redonner la vie à ton fils, de l’enfanter de nouveau et de veiller sur lui jusqu’à la fin de tes jours. Voilà ta nouvelle raison de vivre.”

_ “Professeur Morin, le docteur Mascarpone vous attends au bloc, suivez-moi je vous prie.” Mes mains sont moites, des gouttes de sueur perlent mon front, suis-je drogué ? Est-ce cela qui me provoque ces hallucinations auditives ? Le visage de Solange est grave, contrairement à sa voix qui – paradoxalement très douce – me souhaite bonne chance à l’instant ou je pousse la porte du bloc H. Les heures qui suivirent furent les plus étonnantes de ma vie. Mes gestes étaient aussi précis que des préliminaires, le synchronisme parfait de mon acte chirurgical me rappelait aux souvenirs de ces va-et-vient échangés avec Solange dans cette chambre d’hôtel et je ressentis, dans mon dernier geste, des spasmes orgasmiques. Ce métier qui m’a tenu si loin de toi, mon fils, me permet de te redonner la vie à nouveau. Il fallait peut-être cela, je te devais ça. “Vous pouvez suturer, j’ai fini.”

Luigi emboîta mon pas, accompagné de son petit rire de pie qu’il semblait heureux d’avoir retrouvé. Solange attendait patiemment dans le bureau, elle tressaillit à notre entrée, c’était la première fois que je la voyais déstabilisée et je trouvai cette femme d’une immense beauté. Je m’approchai d’elle et aperçus ses larmes qui semblaient me remercier. A cet instant précis, je compris enfin le sens de ma vie.

Je suis Hector Morin, retraité, amoureux d’un ange et papa d’un nouveau né.

Hector Morin. dans Pilou contine 340x_invaders2

 


6 commentaires

  1. princess dit :

    beau texte…touchant.

    Hector te remercie sourire …

  2. Célinou dit :

    Super texte !! des fois je me demande où tu va chercher tout ça! c’est carrement dingue de pouvoir passer du coq à l’ane comme ça et d’être inspiré sur des sujets tellement différents les uns des autres. Alors oui comme je l’ai dit sur une page bleue : « J’aime » !!

    Bisous mon Pilou ne change rien.
    PS : Je fini par te reconnaitre aux travers de tes personnages, c’est assez drôle en fait… ;-)
    PS2 : Je passe ma soutenance demain (enfin !!! ) dis moi merde..

    Merde, merde, merde ma belette. Tiens moi au courant ;-)

  3. la noiraude du jura dit :

    Quoi dire…………… à part……………………….. waouuuuuuuuuuuuu
    un texte magnifique, une histoire sublime. Bravo
    bravo l’artiste
    Chapeau
    et tout et tout
    : )
    bisous msieu pilou

    Tiens une question, comment tu vois les personnages physiquement ? par curiosité … merci en tout cas c’est cool ^^

  4. Lolo dit :

    Oui, magnifique… Prise dans l’intrigue de l’histoire au fil de tes mots magnifiquement posés les uns derrière les autres… C’est très beau, Chris, encore, encore ! ^^


    Heureux que ça te plaise ma Lolo ^^

  5. Alfea dit :

    Luigi « Mascarpone ». Délicieux fromage italien ça. Miam, j’adore ! lol comme ton texte d’ailleurs :)
    Alfi

    C’est clair que si je l’avais appelé Luigi Camembert ça l’aurait moins fait :-p

  6. sylvie dit :

    c’est l’histoire d’une renaissance!! alors que tout était là depuis des années!!! c’est terrible!! j’adore!!!
    Syl

    merci :-]

Répondre

MAUX |
Une voix dans ma tête |
News tunisienne |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | le routar de sl
| AfricaDelice
| LAURALINE